J’ai beaucoup écrit sur l’œuvre de Léopold Sédar Senghor de par les fonctions que j’exerçais auprès de lui, mais aussi de par mes activités de critique littéraire qu’il ne se lassait pas de flatter et d’encourager. Pourtant, à chaque relecture de son œuvre, j’avais comme la triste impression d’être à ma première lecture et mes études antérieures paraissaient insuffisantes et faibles devant l’immense richesse de l’œuvre. Alors qu’un jour je m’en indignais sans feinte, il me dit, dans un sourire réprobateur : « Gassama, tu es perfectionniste ! »
Léopold Sédar Senghor n’était nullement « perfectionniste », car il était dans la perfection : sans effort surhumain, dans la joie, une joie faite de générosité parce que de partage, en communion étroite avec ce que Charles Baudelaire appelait « les immensités profondes », mais aussi avec ce que Guillaume Apollinaire nommait - à tort - « les Christ inférieurs d’obscures espérances » 2. son génie était constamment en éveil, embrassait les éléments les plus divers, comme les subtilités qui caractérisent les valeurs de la civilisation gréco-latine et celles qui caractérisent les valeurs de la négro-africaine ; les concepts apparemment et fâcheusement contradictoires pour le profane, |
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comme le concept de la négritude et celui de la francophonie, les amours apparemment inconciliables,comme son attachement à l’Europe, singulièrement à la France, et ses sentiments fiévreux pour son canton, pour le Sénégal, pour l’Afrique, pour «
Le Cafre le Kabyle le Somali le Maure, le Fân le Fôn le Bambara le Bobo le Mandiago /Le nomade le mineur le prestataire, le paysan et l’artisan le boursier et le tirailleur / Et tous les travailleurs blancs dans la lutte fraternelle ».
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Au vrai, Léopold Sédar Senghor était, par excellence, l’homme de l’universel. Il maîtrisait si bien les nuances dans les relations des communautés humaines, dans la rencontre inéluctable des cultures et des civilisations, il avait une telle capacité de transcender tout ce qui, présentement, est contrariant dans les gestes de l’Autre, mais superficiel, tout ce qui oppose en obéissant aux circonstances passagères, que ce penseur de l’universel était devenu suspect aux yeux des intellectuels peu soucieux de la nuance et incapables de se soustraire à l’aveugle pesanteur du présent.
Il a traversé, le chant à la bouche, le chant de la réconciliation, le siècle certainement le plus cruel de l’Histoire de l’homme, le plus hypocrite et le plus manipulateur, un siècle qui a mis son intelligence exceptionnelle - avec quelle ruse ! - à la destruction de ce qu’il y a de plus beau, de plus noble dans la création : l’homme. Léopold Sédar Senghor en était tragiquement conscient, mais il n’en éprouvait aucune haine : il prêchait l’amour. Il prêchait l’harmonie dans l’inéluctable rencontre des peuples, donc des civilisations. Il luttait pour l’avènement d’une civilisation de l’universel, quand tout nous conduit, avec une témérité et une imprudence aveugles, vers une civilisation universelle qui ne s’imposera pas sans faire basculer les fondements de notre monde.
Léopold Sédar Senghor n’était pas seulement un grand poète parmi les grands poètes du siècle, surtout parmi les grands génies de la poésie française. Il y a, dans sa création, quelque chose de nettement supérieur, ce quelque chose d’indicible, qui rend sa poésie singulière et lui affecte une tonalité troublante, qui dérange ou charme nos habitudes intellectuelles. Par les subtilités de la forme, par l’expression véhiculée davantage par l’image que par les mots, il est de la race de Jean Racine. Par la justesse et l’alliance des mots et des images, parfois par le
rythme, il est de celle de Charles Baudelaire. Par la virilité et la témérité de l’expression, il est de celle de Pierre Corneille. Par la tonalité mystique et le ton incantatoire des poèmes, il est de celle de Paul Claudel. Par la prosodie et la recherche d’une nouvelle esthétique du mot, il est de la race des griots d’Afrique, de nos griots d’antan, mais aussi de nos griots modernes. Oui, Léopold Sédar Senghor était un authentique métis des temps modernes.
Lors de ma dernière rencontre avec Léopold Sédar Senghor, à l’occasion de la célébration de son 90è anniversaire que j’étais chargé d’organiser au Palais de l’UNESCO en 1996, j’étais en compagnie de l’écrivain Henri Lopes, alors Directeur général adjoint, et du maire de Verson. Après une journée d’échange sur la rencontre des civilisations – tout l’entretien tournait en fait autour de ce thème – notre illustre hôte nous tint compagnie jusqu’au seuil du portail. Il me prit par le bras à ma grande surprise, m’éloigna de mes compagnons, me fixa avec une gravité à laquelle il ne m’avait pas habitué, et me dit, dans un ton à la fois doctoral et affectueux : « Gassama, n’oublie jamais que je suis un métis culturel… Oui, un métis culturel… Il faut le dire… Il faut l’écrire… Nous sommes des métis culturels, ne l’oublie pas… »
4. J’étouffai péniblement un sanglot. Les scènes de notre collaboration se bousculaient dans mon esprit, pris dans une folie subite. Je ne dis mot. En apercevant mes larmes, il comprit que le message était saisi.
Maître de la culture de l’Autre, maître de la culture de ses Ancêtres, ouvert à l’Autre, enraciné dans ses propres valeurs de civilisation, le Négro-africain est incontestablement un métis culturel, l’homme moderne par excellence, le digne fils des temps modernes. Qu’il parvienne à triompher de ses misères matérielles, ses qualités, qui sont exceptionnelles, éclateront au grand jour ! Léopold Sédar Senghor en était conscient.
Un grand génie vient de s’éteindre et il se reposera désormais là où il aura, pour toujours, l’occasion de contempler « les fastes du Couchant où Coumba Ndofène voulait faire tailler son manteau royal »
5 .
Qu’il repose en paix ! Ce monument majestueux, que fut l’enfant de Joal, n’est-il pas déjà inscrit, en lettres d’or et de pourpre, sur l’immortelle Liste du patrimoine mondial ?
Libreville, 21 décembre 2001
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1Ancien Conseiller culturel du Président L.S. Senghor. Essayiste (gassamamakhily@yahoo.fr ou bien gassamamakhily@hotmail.com). Cet hommage spontané, rendu au Président Senghor au lendemain de sa mort, a été diffusé dans des revues et journaux dont Jeune Afrique/L’Intelligent (dans ses deux numéros hors série consacrés au Président Senghor à l’occasion de sa mort et à l’occasion de la célébration du centenaire de sa naissance en 2006) et Le Soleil, quotidien national du Sénégal, etc.
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Guillaume Apollinaire : « Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied / Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée / Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance / Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances », Zone, poème, in Alcools, 1913, Editions Gallimard.
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Ethiopie , poème, in Hosties noires, Editions Le Seuil, Paris, 1948, inPoèmes, Le Seuil, 1984. La ponctuation est bien celle que L. S. Senghor a appliquée à ce poème. L’absence ou la rareté de ponctuation donne à ces vers un souffle et des effets stylistiques difficiles à obtenir autrement. La suppression de la ponctuation est une innovation de Stéphane Mallarmé, mais c’est Guillaume Apollinaire qui a systématisé le procédé dans Alcools en supprimant la ponctuation à la correction des épreuves (cf. ci-dessus, comme exemple, citation de la note 2). Au vrai, c’est parce que Guillaume Apollinaire ne maîtrisait pas les règles de la ponctuation. « Le rythme même et la coupe des vers voilà la véritable ponctuation », justifiait-il cette heureuse lacune.
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Cette rencontre avec L. S. Senghor, à Verson, en Normandie, a eu lieu en septembre 1996. Il était question d’entretenir le Poète-Président des préparatifs de son 90ème anniversaire au Palais de l’UNESCO. J’étais alors chargé de l’organisation de cette manifestation ; projet d’un simple colloque qui aurait dû rassembler quelques intellectuels, la manifestation avait fini par se diversifier et par prendre une dimension mondiale.
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Joal , poème, in Chants d’ombre, Le Seuil, 1945, inPoème, Le Seuil, 1984.